On raconte qu’au carrefour des routes de la soie, ces cités légendaires, que sont Samarcande, Boukhara et Khiva, offrent une farandole de coupoles étincelantes ornées de faïences, de minarets fuselés, de somptueux palais ou encore de cités fortifiées. Ses bazars animés, ses jardins ou ses salons de thés, sont autant d’occasion d’aller à la rencontre du peuple ouzbek, qui, malgré l’authoritarisme du régime, a su conserver sa gentillesse et son profond sens de l’hospitalité. Véritable terre de légendes, un voyage en Ouzbékistan est une plongée dans l’histoire au temps des caravanes, un dépaysement unique au carrefour des civilisations.
Puis, suivre la route M41, la Pamir Highway, entourée de pics aux neiges éternelles, flirtant avec le ciel, construite dans des plateaux désertiques battus par les vents, c’est vivre un voyage entre terre et nuages. En effet, la mythique M41, une des plus hautes routes du monde, relie Dushanbe à Osh en serpentant à travers la région autonome du Gorno-Badakhshan par de nombreux cols entre 4000 et 5000 mètres. Y poser ses roues, s’est aller à la rencontre de Marco Polo, qui a traversé le Pamir au VIII siècle.
Le texte qui suit, relate l’ensemble de notre voyage. Il est largement inspiré des notes prises au fil des jours. Tantôt, il sera narratif, amusant ou ennuyeux. Il reflète l’humeur du jour, mes impressions ou simplement l’envie de garder en mémoire les anecdotes qui ont jalonné notre parcours. Je ne pourrai pas toutes les raconter ici. Je garde la plupart d’entre elles. Elles m’appartiennent… |
Ulan Bator
Nous quittons l’agitation de la ville pour prendre la route vers un lieu emblématique : la gigantesque statue de Gengis Khan, majestueusement dressée au milieu des plaines. Arrivés sur place, on découvre qu’un ascenseur permet aux plus courageux de monter jusqu’à la crinière du cheval pour admirer la vue panoramique. Tentant… mais on n’est pas franchement motivés aujourd’hui.
Après la traditionnelle séance photo – parce que bon, il faut bien immortaliser le moment – une envie soudaine de glace se fait sentir. C’est décidé, on part en mission rafraîchissante. On repère un supermarché sur le trajet. Il est ouvert, même un dimanche. Pratique, non ?
En m’approchant, j’entends le ronronnement d’une génératrice. Des travaux ? Un dimanche ? Curieux. J’entre, et là, surprise : l’intérieur est plongé dans l’obscurité. On dirait qu’on a coupé la lumière pour une ambiance « nuit noire ». Peut-être qu’ils aiment bosser à la frontale, qui sait ?
Je finis par trouver les congélateurs… grande déception : leurs portes sont grandes ouvertes, et des frites semblent attendre sagement d’être grillées… à température ambiante. Ouf, pas de glace à l’horizon – un mal pour un bien, vu l’état de conservation. Apparemment, l’électricité est coupée à certaines heures, et la génératrice sert juste à faire tourner la caisse. Quant à la chaîne du froid… on fera semblant d’y croire jusqu’à demain.
Bref, pas de glace, mais un bon fou rire. On décide de finir la journée sur une touche ludique : petite course d’ascenseur improvisée dans l’hôtel. On garde le moral !
Ulan Bator – Bayangol
Nous filons à toute allure vers la frontière russe. Les emblématiques yourtes en forme de « petits champignons de Paris », vestiges familiers des paysages précédents, s’estompent progressivement dans le rétroviseur.
Le décor change subtilement mais sûrement : la route devient enfin moins monotone que celle des jours passés. Des collines ondulent doucement autour de nous, donnant du relief à notre trajet. Le vert domine le paysage, omniprésent, éclatant, presque apaisant.
Environ tous les cinq kilomètres, un rond-point se dresse sur notre chemin, systématiquement précédé d’un gendarme couché qui nous force à lever le pied. Ces ralentisseurs imprévus imposent leur propre rythme à notre avancée.
Et comme si cela ne suffisait pas, les passages à niveau viennent s’ajouter au ballet des arrêts imposés : à chaque croisement de rails, c’est la loterie. Passage libre ou train en approche ? Le suspense demeure entier, et parfois décisif pour la poursuite de notre route.
Demain marquera notre retour en Russie. Ce sera notre ultime entrée dans le pays… et pas pour un court passage cette fois.
Bayangol – Ulan Ude (Russie)
Pas grand-chose à signaler aujourd’hui… Ah si, tout de même : nous avons passé la frontière ! Elle se trouvait à une centaine de kilomètres de la ville où nous avions passé la nuit. Levés de bonne heure, nous avons sauté le petit-déjeuner — oubli ou stratégie ? Peu importe, l’idée était de prendre de l’avance et d’arriver avant que la file de voitures ne s’étire à l’infini.
À 9 heures pétantes, nous étions sur place. Peine perdue : une longue file de véhicules était déjà bien installée. Par un heureux hasard — ou un placement intuitif — nous dépassons quelques voitures sans susciter d’indignation, bien au contraire, un douanier mongol nous adresse un petit signe d’approbation. Il faut croire que l’audace paie parfois.
Premier contrôle côté mongol. On joue un peu des coudes pour conserver notre position dans la file. Sur notre droite, une conductrice visiblement pressée tente une manœuvre d’infiltration. D’un léger coup d’épaule et d’un grognement parfaitement calibré (ma spécialité), je la renvoie gentiment mais fermement à sa place. En 30 minutes chrono, les trois guichets sont franchis. Un record.
Nous voilà en Russie. Une barrière nous bloque l’entrée officielle. Le nombre de véhicules autorisés est limité, alors on attend… Cette fois, j’ai prévu le coup : un bon bouquin et du soleil, ça aide à faire passer le temps.
Quand la barrière s’ouvre, on nous remet une fiche et un numéro : le 1. On croit d’abord à une formalité sans importance, sans se douter qu’il s’agit probablement d’un code. À ce moment-là, bien sûr, nous ne comprenons rien.
Au second guichet, une agente examine longuement nos passeports, pianote sur son ordinateur avec application… puis garde nos papiers. Ambiance. On nous dirige vers le bâtiment principal. Là, les choses se corsent : on est séparés pour un interrogatoire un peu tendu.
— « Connaissez-vous le président ukrainien ? »
— « Pas personnellement. Je ne prends pas le café avec lui tous les matins. »
— « Pourquoi avez-vous un visa ? »
— « Parce qu’on me l’a demandé. »
— « … »
— « … »
Et ainsi de suite. Un florilège de questions, toutes plus déconcertantes les unes que les autres. Il ne manquerait plus qu’on soit refoulés… Ce serait vraiment bête, car quitter la Mongolie sans traverser la Russie, c’est un vrai casse-tête logistique.
Finalement, nous retournons au second guichet pour récupérer nos passeports, cette fois tamponnés. Ouf. Ne reste plus qu’à passer le contrôle des bagages.
Là encore, surprise : il nous manque un formulaire. Je commence à me demander si cette journée va finir derrière les barreaux. Mais miracle : une douanière incroyablement gentille demande à une collègue de remplir le document pour nous. Remplir un formulaire en cyrillique ? Autant dire qu’on y serait encore dans une semaine.
C’est bon, on peut rouler. Prochaine mission : assurance et carte SIM. Mais avant ça, un peu de route. Le revêtement est bon, merci aux Chinois qui sont manifestement passés par là — à l’exception d’une courte portion qui semble avoir été confiée à une délégation des travaux publics du Haut-Valais. Résultat : du tape-cul pur jus.
Arrivés enfin en ville, je me tape la corvée du change. Problème : nous n’avons pas un seul rouble en poche. Je me retrouve à signer une montagne de papiers sans trop comprendre à quoi ils servent, pendant que la guichetière remplit sa photocopieuse à ras bord. Après plus de trente minutes, je repars avec mes roubles… et, en prime, un sachet de thé en cadeau.
Nous avons roulé sous la pluie aujourd’hui. Elle a commencé discrètement, comme un petit crachin timide, presque charmant, qui semblait vouloir nous accompagner sans déranger. Mais il n’a pas tardé à se prendre pour un orage. En quelques kilomètres, ce qui n’était qu’une fine brume s’est transformé en averse décidée, lourde, presque arrogante.


Heureusement, nous avons eu le bon réflexe : nous nous sommes arrêtés juste à temps, quelques minutes avant que le ciel ne se déchire pour de bon. Un abri de fortune, un coin tranquille… et l’occasion parfaite de faire une pause bien méritée.
Pour une fois, on prend le temps de manger. L’ordre du repas défie toute logique : on commence par la glace — fraîche, sucrée, fondante malgré la météo — avant de conclure, contre toute attente, avec des sardines. Un mélange improbable, mais étrangement satisfaisant.
Sljudjanskiy – Irkutsk
Le ciel s’est enfin calmé. Profitant de cette accalmie, nous faisons une halte au bord du légendaire lac Baïkal. Majestueux, paisible, il s’étend à perte de vue. C’est la plus grande réserve d’eau douce du monde, et face à son immensité, on se sent presque minuscules.



On prend un moment pour contempler, respirer, ancrer ce lieu dans nos mémoires… car il n’est pas certain que nous repassions par ici demain. Ce n’est pas exactement sur le chemin du retour, et encore moins à deux pas.
Les arbres alentour commencent déjà à se dénuder, leurs feuilles tombant une à une dans un ballet silencieux. Il flotte dans l’air comme un avant-goût d’automne, une transition douce entre deux saisons. Le vent est frais, mais pas encore mordant. Le paysage devient doucement doré, mélancolique et beau.
La route qui nous y mène n’a rien d’ennuyeux. J’ai enfin compris l’expression « montagnes russes » — au sens littéral. Ça grimpe sec, ça plonge raide, avec des pentes qui flirtent parfois avec les 12 %. Une vraie attraction grandeur nature. Les camions, eux, semblent y trouver leur compte : ils dévalent les descentes avec une aisance un peu trop enthousiaste. Il y a comme un soupçon de course sauvage dans l’air.
Nous finissons notre étape du jour à Irkoutsk. Une ville chargée d’histoire, où nous prenons le temps de visiter quelques lieux emblématiques, véritables points de repère pour les voyageurs et les croyants.
Au cœur de la cathédrale de l’épiphanie, l’iconostase, véritable partition de lumière et de couleurs, sépare le monde profane du monde sacré. Les icônes, aux regards profonds et apaisants, semblent veiller sur les fidèles. Un silence recueilli règne, troublé seulement par le murmure des prières et le chant des psaumes.


Puis, la fatigue nous rattrape doucement…
Irkutsk – Tayshet
C’est une longue étape aujourd’hui. Nous quittons la ville dans une ambiance feutrée, enveloppés par un brouillard dense et une fraîcheur qui sent bon l’automne. L’humidité colle aux vêtements, et les phares éclairent à peine à dix mètres. Une vraie atmosphère de roman russe.
Le parcours du jour ? Disons… varié dans sa répétition. On traverse d’abord une forêt de bouleaux. Puis, surprise : une autre forêt de bouleaux. Ensuite, changement de décor — une forêt de pins. Et puis, tenez-vous bien… une nouvelle forêt de pins ! Juste avant qu’un champ de céréales déjà labouré ne rompe cette symphonie sylvestre.
Mais ça ne dure pas : retour à une forêt de pins, suivie, pour ne pas briser le suspense, d’une nouvelle forêt de bouleaux. Finalement, un champ pas encore labouré s’offre à nous, comme une variation sur le thème, avant de s’effacer derrière — devinez quoi ? — une forêt de bouleaux.


Heureusement, quelques interruptions inattendues ponctuent cette odyssée forestière. Comme ce train que nous avons croisé : une véritable chenille de fer composée de plus de 46 wagons. Notre « chef de gare » attitré, chronomètre en main, a mesuré le passage : plus de 4 minutes ! Il a ressenti une frustration quasi existentielle — quatre minutes et ce n’était même pas le plus long ! Il s’est aussitôt mis à rêver d’un balcon plus grand, puis d’un projet farfelu : un train à crémaillère qui longerait le toit de l’immeuble. Pourquoi pas tant qu’on y est ?
Et des camions, parlons-en. Des dizaines ? Non. Des centaines ? Mieux : des camions à l’infini. J’ai arrêté de compter au niveau de « beaucoup », mais là, on était dans du « beaucoup au carré ». Une procession ininterrompue de mastodontes mécaniques.
Ici, les règles de circulation sont… disons flexibles. Une ligne blanche ? Un détail visuel. Une ligne continue ? Une suggestion. Et quand un camion déboule en face sur votre voie, là, il faut garder son calme et ses réflexes. Frisson garanti.
Et comme si tout cela ne suffit pas, pas une station-service en vue. Pas un bistrot, pas un coin pour faire une pause, rien. Le désert routier. Et bien sûr, Denis qui veut pô s’arrêter (c’est pô vrai), il tente un coup de pocker. Enfin… c’est ce qu’il dit. Résultat : on roule jusqu’à ce que la moto commence à tousser, à seulement un kilomètre de la panne sèche. Le timing parfait pour une aventure supplémentaire !
Après le festin gargantuesque d’hier soir — le genre de repas dont on se souvient longtemps, pour de bonnes et de lourdes raisons — l’appétit n’est pas franchement au rendez-vous ce matin. On se contente d’un réveil matinal et d’un départ à la fraîche, à 6h30. Pas de café traîné, pas de tartines sentimentales. Juste un ciel gris, un moteur tiède et la route devant nous.
Heureusement, la journée se révèle plus animée que la précédente. On longe la légendaire ligne transsibérienne, ce ruban de fer qui traverse les étendues russes comme une cicatrice d’histoire. Elle m’évoque des images de film, et pas les plus rassurantes : Le Salaire de la peur, par exemple. Sauf que là, ce n’est pas un camion bringuebalant qui nous colle au train — non — mais une armée entière. Des monstres de métal surgissant dans les rétros, déboulant en face, parfois même en plein dépassement, comme si le concept de “sens de circulation” était purement théorique.
Et ne croyez pas qu’un dimanche adoucisse le trafic. Les camions, eux, ne prennent jamais de repos. Ils roulent, infatigables, imperturbables. Pas de trêve dominicale en Sibérie.
L’entrée en ville nous a réservé une dernière surprise : une file de voitures interminable, remontée sur des kilomètres. Et tout ça pour quoi ? Un feu rouge têtu et quelques travaux sur cent mètres à peine. Cent petits mètres qui ont réussi à paralyser des kilomètres de patience.
Nous voici enfin arrivés à Novossibirsk, la capitale de la Sibérie. Une ville immense, vibrante, surprenante. Dès les premiers kilomètres, on sent que l’on entre dans un autre monde : un centre urbain tentaculaire posé au cœur des grandes étendues sauvages.
La circulation en ville tient du théâtre absurde. Un enchevêtrement de voitures, de klaxons nerveux, de feux rouges ignorés et de règles de priorité réinterprétées selon l’humeur du moment. Slalomer entre les files devient un art de vivre — ou de survie. On avance entre deux coups de frein, les yeux partout et les mains crispées sur le guidon.
Nous sommes arrivés juste avant que le ciel ne nous tombe sur la tête. L’orage grondait à l’horizon, comme un avertissement. Quelques minutes plus tard, il éclatait derrière nous dans un vacarme de tonnerre et de pluie battante. Timing parfait.
Nous allons poser les valises ici pour trois jours. Le temps de reprendre notre souffle, de découvrir la ville, et surtout de préparer la suite. Mercredi, nous avons rendez-vous pour un changement de monte sur nos GS. Après tant de kilomètres, un peu de soin mécanique ne fera pas de mal.
Nous avons trouvé un hôtel bien situé, pas loin d’un grand axe — et surtout avec un pouce levé dans les avis. Confort simple, mais accueil chaleureux. Ça suffira largement pour cette pause bien méritée.
Petite exploration du quartier cet après-midi. Novossibirsk est gigantesque, une vraie fourmilière sibérienne. Nous remontons une large artère, une avenue tentaculaire composée de huit voies, où le flot de véhicules semble ne jamais s’interrompre. Entre le vacarme des moteurs, les klaxons impatients et les sirènes occasionnelles, le bruit est assourdissant, presque étouffant. Ici, les accrochages paraissent faire partie du paysage urbain : un coup de frein brusque, une aile froissée, un regard noir — et ça repart.
Cherchant un peu de répit, on s’éloigne du tumulte pour longer la rivière Ob. Là, l’ambiance change. L’air est plus frais, l’atmosphère plus calme. On croise de nombreux jeunes, mais aucune personne âgée. Cela donne au lieu une impression étrange, comme si toute une génération avait disparu de la carte. Peut-être sont-ils ailleurs, ou bien la ville ne leur appartient plus.
Les bâtiments qui bordent les quais sont récents, à l’architecture moderne, même audacieuse. D’immenses grilles cernent les résidences, hautes, imposantes, comme pour protéger un monde privé du chaos extérieur. À l’entrée, des vigiles filtrent les passages. L’ensemble donne une sensation d’enfermement chic, une ville où tout semble sous contrôle, presque trop.
On s’accorde une pause bien méritée dans un bar tranquille. Une bière fraîche, quelques bouchées avalées sans trop de cérémonie, et on profite d’une accalmie entre deux ondées pour regagner notre hôtel. Il pleut doucement. Une pluie fine, régulière, presque rassurante après le tumulte de la ville.
Aujourd’hui, c’est le grand jour pour nos « brêles ». Elles vont enfin recevoir leurs nouvelles « chaussettes », bien méritées après 17 000 km de bons et loyaux services. C’est un âge respectable pour un changement de pneus, on ne va pas se mentir.
Rendez-vous est pris à 9h à l’agence BMW. On part avec une idée en tête : si c’est possible, on en profite pour faire aussi la vidange et changer le filtre à air. Prévoyants, on a même apporté les pièces nécessaires.
Sur place, on est accueillis par Audrey, notre contact. Il a l’air vif, organisé, le genre de type qui inspire confiance. Il nous demande immédiatement de garer nos motos dans l’atelier. Un rapide coup d’œil autour de nous : l’endroit est vaste, plein de boxes de travail, mais curieusement peu de véhicules, peu de mécanos… et presque pas d’outils. Bon, on a déjà vu pire, alors on reste optimistes.
Audrey s’intéresse ensuite à nos papiers : passeports, cartes grises. Manque de bol, tout est resté à l’hôtel. On pensait naïvement qu’un simple changement de pneus ne nécessitait pas une vérification d’identité. Il se contente finalement de photographier les numéros de châssis. On se demande s’il fait vraiment ça pour l’administration… ou s’il a un petit faible pour les cadres bien moulés.
Il nous demande alors de patienter une dizaine de minutes, le temps de préparer un devis. On s’installe tranquillement, quelques sudokus plus tard, toujours pas d’Audrey à l’horizon. Une demi-heure passe, puis une heure. Après deux heures, la zen attitude commence à vaciller. Je pars à sa recherche dans les coulisses du garage.
Je tombe sur nos motos, en plein soin des pieds : elles se font chouchouter, les jantes en l’air, comme chez un pédicure de luxe. Faut dire qu’elles en avaient bien besoin : elles ne sentaient plus très bon du côté des pneus.
Audrey refait enfin surface, devis en main. Je ne peux pas m’empêcher de lui demander s’il s’était perdu en route… On sait jamais.
À la lecture du devis, c’est la douche froide : on avait clairement sous-estimé le prix. Du coup, on revoit nos ambitions à la baisse : ce sera uniquement les pneus. Pour le filtre et la vidange, on verra plus tard… ou jamais.
Douze heures après notre arrivée, on peut enfin récupérer nos motos. Oui, douze heures pour changer quatre pneus. Un exploit, ou peut-être un record du monde à inscrire dans les annales. Et pour couronner le tout, ils ont réussi à casser la valve du pneu arrière d’une des motos. On ne sait pas laquelle,… suspens!! Pas de panique : ils l’ont recollée. À la glue. Ou à la magie, qui sait.
Bref, on repart, légèrement agacés mais toujours vivants. Zen, on a dit. Zen.
Ce matin, nous faisons connaissance avec la brume. Elle se glisse autour de nous comme un voile silencieux, humide et enveloppant, transformant le paysage en une toile brumeuse à la Hamilton — l’artiste, pas le pilote. Rien d’extraordinaire à première vue : des marécages tranquilles, des étendues de roseaux s’étirant à perte de vue, baignés dans une lumière laiteuse. Une scène paisible, presque irréelle.
Puis, le brouillard s’épaissit. Plus dense, plus mouillé, comme si l’humidité décide de s’inviter plus sérieusement à la fête. Une fine rosée perle sur la visière du casque, réduisant notre champ de vision à quelques mètres. La visibilité, disons… « optimisée pour l’imagination ». On avance à l’aveugle.
Et puis, comme souvent après la grisaille, le soleil finit par percer. Sa chaleur nous redonne des couleurs et de l’énergie. Les kilomètres défilent, avalés tranquillement, rythmés par des pauses régulières pour souffler, s’étirer, admirer.
C’est justement lors d’un de ces arrêts que nous vivons un petit moment suspendu, une de ces rencontres qui restent en mémoire. Un motard russe, d’abord, en route vers Amsterdam.
La conversation n’est pas des plus faciles — entre les accents, les gestes et les approximations linguistiques — mais on finit par se comprendre, tant bien que mal, à grands renforts de sourires et de mimiques. Un échange simple, humain, comme on les aime.
Et puis, il y a cette jeune femme, accompagnée de son compagnon. Elle s’approche avec douceur et nous tend une carte postale ornée d’un petit mot gentil, écrit de sa main. Geste inattendu, sincère, touchant. Depuis notre arrivée dans le pays, c’est la toute première fois qu’un contact spontané vient de l’extérieur, sans qu’on l’ait provoqué. Enfin… une bouffée d’humanité, comme un rayon de soleil à travers la brume.
Aujourd’hui, ce fut une de ces journées qui ne ressemblent à aucune autre.
La pluie nous est tombée dessus sans retenue, comme si le ciel avait décidé de vider d’un coup tout ce qu’il contenait. Pas une petite averse légère, non. Une vraie pluie de tranchées. De celles qui te trempent jusqu’au slip, malgré l’imper jaune canari qu’on croyait pourtant invincible. Résultat : on a fini détrempés, les bottes pleines d’eau, les gants spongieux, le moral… un peu lessivé lui aussi.
On avait prévu d’atteindre Tyumen aujourd’hui, mais il a bien fallu se rendre à l’évidence : ce ne serait pas pour ce soir. Trop de pluie, trop de fatigue, trop de tout. À 200 kilomètres du but, on a levé le pied. Pas grave, demain est un autre jour.
Mais laisse-moi te raconter la soirée d’hier, car elle vaut son pesant de nouilles instantanées.
Il est 18h quand, d’un coup, l’hôtel entier plonge dans l’obscurité. Plus un brin d’électricité, nulle part. Au début, on pense que c’est juste notre chambre qui fait des siennes. Mais en ouvrant la porte, le couloir est tout aussi noir, silencieux, et les autres voyageurs commencent à sortir les têtes, un peu comme des taupes éblouies.
On descend vers la réception, où c’est un vrai petit carnaval : tout le monde s’entasse, les questions fusent, personne ne sait vraiment ce qui se passe. Puis, au fond d’un couloir, on entend de la musique, des voix, des rires. On s’y dirige, intrigués. Une fête bat son plein dans une autre aile de l’hôtel. Une noce peut-être ? Une célébration ? Difficile à dire dans le noir, mais l’ambiance est là.
On trouve une porte entrouverte. On pousse. À l’intérieur, tout est plongé dans l’obscurité… ou presque. Des tables sont dressées, des gens mangent à la lueur de petites bougies artificielles posées ici et là. L’atmosphère est feutrée, presque romantique. Sur le côté, un buffet s’étale, généreux et bien garni. On s’installe sans trop réfléchir, contents de cette opportunité inespérée : un vrai dîner aux chandelles.
Alors qu’on entame gaiement notre première assiette, une serveuse s’approche et, d’un ton sec, nous informe que le repas du soir n’est pas inclus dans le prix de notre chambre.
Pas de souci, on était en train de se servir de toute façon. Elle semble un brin contrariée, pas très souriante. On devine qu’elle n’a pas passé la meilleure journée de sa vie. Finalement, après quelques échanges rassurants — et notre promesse de payer — elle nous lâche un petit sourire. Léger, certes, mais il avait le mérite d’exister.
Petit hic : sans électricité, impossible d’utiliser la carte bancaire. Super, nous n’avons que du cash.
Et franchement, le repas était excellent. Un buffet de salades frais, varié, généreux. On a zappé les plats chauds (faute de courant ou par flemme ? allez savoir), mais on s’est régalés.
Et comme dans un film bien ficelé, juste après notre dernier coup de fourchette… la lumière est revenue.
Quand on démarre la journée avec les vêtements encore mouillés de la veille, au moins, on évite les faux espoirs. Pas besoin de se demander si on finira au sec : on sait que non. C’est presque une forme de liberté, ou de résignation assumée.
Côté paysage, il faut bien avouer que la pluie continue a tout estompé. Rien à voir, littéralement. Du coup, on se concentre sur la route — ou plutôt, on tente de rester concentrés malgré l’eau qui s’infiltre partout, même dans des endroits insoupçonnés.
Arrivée à Tyumen. On en profite pour faire le plein. Et là, surprise : la moto refuse de redémarrer. Sur l’écran, un message s’affiche : EWS. Problème électronique. Blocage total. Plus moyen de la faire repartir. Génial.
On fait donc appel à une dépanneuse. Direction Yekaterinburg, où se trouve la concession la plus proche. Il est 16h quand on quitte la station-service, moto solidement arrimée à l’arrière du camion.
À 19h, on a péniblement avalé… 100 km.
Il en reste 250.
L’ambiance dans la cabine est, disons, silencieuse. On sent bien que ce n’est pas gagné. On est entassé comme des sardines et avec mon genou, je maintiens le levier de vitesse en 2ème car il a tendance à s’échapper.
Lundi, il faudra s’activer pour trouver une solution. Contact avec la concession, diagnostic, et prière que ce ne soit pas trop grave.
Affaire à suivre…
Il est passé minuit et il nous faut encore trouver de quoi nous loger. Denis part à la recherche de l’hôtel improbable tandis que je démonte les valises de ma moto. Un moment plus tard, nous nous trouvons dans un boui boui pas possible. Alors que nous sirotons une bière, un russe nous propose de le suivre dans la salle à côté pour faire la fête.
Deux compères sont déjà affalés à une table avec pour seul vêtement, un linge noué autour de la taille. Ils sont particulièrement avinés. Arrivent alors trois jeunes filles surprises de voir autant de monde!! A la suite d’une brève discussion en russe, elles quittent la salle pour revenir, cette fois ci à cinq … Il est temps de partir… ça sent le traquenard. On s’enferme dans la chambre…
L’un des problèmes majeurs lorsqu’on voyage en Russie – comme ce fut déjà le cas en Mongolie – c’est l’impossibilité d’utiliser nos cartes de crédit. Pas de paiement sans contact, pas de retrait au distributeur avec une Visa, rien. Résultat : notre réserve de cash fond comme neige au soleil.
Et dans une situation où la mécanique nous joue des tours, la question devient vite existentielle :
Avons-nous assez d’argent liquide pour faire réparer la moto ? Pour sortir de Russie, en cas de panne irréparable? Pour payer un transporteur s’il faut envoyer la bête quelque part ? Bref, de quoi passer une belle nuit blanche à refaire les comptes…
Comme si cela ne suffisait pas, hier, le transporteur qui devait nous amener à bon port a attaché nos motos avec tant de zèle… qu’elles ont fini par tomber l’une sur l’autre. Rien de dramatique au final, mais assez pour renforcer l’impression d’une série noire en pleine extension.
Ce matin, alors que nous étions penchés sur la moto de Denis, mains dans le cambouis et têtes dans le doute, une voix française perce le silence. Une femme. On se retourne, presque incrédules. Elle parle notre langue, ici, à Yekaterinburg ! Elle s’approche, on lui raconte nos galères mécaniques et financières.
Et là… incroyable. Elle nous propose spontanément son aide. Incroyable. Elle nous offre un hébergement. Incroyable, elle évoque la possibilité de nous aider à recevoir des roubles via un transfert de son mari… français lui aussi, actuellement au Sénégal !
Incroyable, toujours, elle nous fait visiter les monuments de la ville avant de nous inviter dans sa boulangerie, qu’elle gère ici avec son mari artisan boulanger.
Des croissants français au milieu de la Sibérie. Un toit, une main tendue, un sourire. Parfois, il y a des anges qui passent.
Demain, on retournera à l’agence BMW, en espérant que la chance nous sourie encore un peu. Mais quoi qu’il arrive, cette rencontre restera l’un des plus beaux miracles de notre voyage.
Il est 11h quand nous poussons la porte de l’agence BMW, accompagnés par Nadège, notre ange gardienne Franco-Russe. Sa présence est précieuse : elle parle russe, elle. Et puis, au cas où nos quelques mots mal articulés ne suffiraient pas à faire passer notre message, elle est là pour assurer la traduction.
11h10. L’affaire est réglée. Oui, en dix minutes. Le verdict tombe : la pièce défectueuse est introuvable en Russie. Les sanctions européennes sont passées par là, et certaines références ne circulent plus du tout. Mais les Russes ont de la ressource : à Moscou, ils ont monté un stock de pièces détachées d’occasion, bien organisé, bien fourni. Notre pièce est localisée, commandée, et devrait être livrée dans deux jours. Franchement, efficacité bluffante.
Et cerise sur le gâteau : on pourrait même payer avec notre carte bancaire. Oui, ici, en Russie. On ne sait pas encore comment c’est possible, mais on ne va pas trop poser de questions. On a juste hâte de découvrir la combine.
On en profite pour demander le remplacement de mon support de phare, cassé depuis quelques semaines, et tant qu’à faire, on fera aussi la vidange et le changement de filtre à air. Quitte à rester un peu, autant repartir avec des motos en pleine forme.
Pour la fin d’après-midi, Nadège a organisé pour nous une visite de la ville, accompagnée de son amie Olga, une ancienne professeure de français.



Ensuite, elle nous conduit aux monastères orthodoxes érigés sur la fosse où les restes présumés de la famille Romanov auraient été découverts. Le mystère plane encore à ce jour.



Nadège nous présente son amie Marina, un véritable personnage. Grande pianiste, elle a donné des concerts à travers toute la Russie, mais aussi à l’étranger. Elle écrit également des livres pour enfants et organise régulièrement des voyages au Japon, où elle s’est rendue plus de 70 fois. Le gouvernement japonais l’a même décorée pour sa contribution au développement du tourisme dans le pays.
Avec une grande générosité, elle nous propose de séjourner dans sa vaste datcha aussi longtemps que nous le souhaitons. En échange, nous l’aidons à récolter les pommes de terre, qu’elle compte cuisiner pour le repas.
Au cours de la visite, nous apprenons une bonne nouvelle : les pièces pour nos motos sont enfin arrivées.
Et puis, c’est une façon de lui rendre un peu de ce qu’elle nous a donné.
Cette fois, tout est prêt. Les sacoches sont bouclées, les motos révisées, et la mécanique semble enfin de nouveau coopérative. Après plusieurs jours d’attente, d’inquiétude, et d’imprévus, nous reprenons enfin la route.
Mais avant cela, vient le moment des au revoir. Et ce ne sont pas des adieux faciles. Quitter Nadège et sa maman nous serre la gorge. Leur générosité, leur accueil, leur bienveillance ont été une lumière dans la tempête. Comment les remercier à la hauteur de ce qu’elles nous ont offert ? Les mots manquent. Alors, simplement : merci. Merci du fond du cœur.
Avant de partir, nous avons été invités à participer à un rituel traditionnel russe. Un moment simple, mais profondément symbolique : on s’assied tous ensemble en silence, quelques minutes, avant le départ. Rien ne se dit. Pas besoin de mots. Ce calme partagé semble suspendre le temps, comme pour poser les esprits et honorer le voyage à venir. C’est sobre, c’est beau, et c’est étrangement apaisant.
Puis, nous remontons en selle. Direction Perm.
Il fait 11 degrés, mais le vent s’est invité sans pitié. La température ressentie est glaciale. Le froid s’insinue dans les gants, le long du cou, jusque dans le dos. À chaque pause, on tape du pied, on frotte les mains, on jure doucement dans le casque. On serre les dents, on roule.
Quand on arrive enfin à l’hôtel, le nez coule, les doigts sont raides, et l’envie de chaleur est plus forte que tout. Les passants sont vêtus comme en plein hiver, chapkas sur la tête et écharpes remontées jusqu’aux yeux. Nous, on rêve d’une seule chose : une boisson chaude.
Aujourd’hui, le programme est simple en apparence : parcourir 600 kilomètres. Mais comme souvent dans notre périple, rien n’est jamais vraiment simple. Une série d’énigmes s’impose à nous dès le réveil.
Comment survivre à une nuit “électro” ?
La fête battait son plein dans notre hébergement. Une ambiance digne d’un club berlinois, avec des basses qui faisaient vibrer les murs jusqu’à 6h du matin. Et à 6h30, le réveil a sonné. Le contraste entre la techno et le bip strident du réveil fut… brutal. Autant dire qu’on a pris le départ avec les oreilles encore bourdonnantes et les paupières en grève.
Comment rester attentif quand le corps réclame un lit ?
1,5 degré au thermomètre, un zeste de brouillard, et un vent bien piquant. Rien de tel pour garder les sens aux aguets. L’air glacé agit comme un café glacé dans les veines. Premier tronçon avalé : 150 kilomètres, le nez en alerte et les phalanges gelées.
Quel itinéraire choisir ?
Deux options :
– Une route avec un panneau qui annonce notre destination… mais avec 100 km de plus.
– Une autre route, proposée par le GPS, sans aucune indication de destination, mais manifestement plus courte.
Évidemment, nous avons choisi la route mystérieuse, parce qu’on aime bien vivre dangereusement.
Rapidement, on passe de l’asphalte à la route à trous, version “piste d’essai pour suspensions fatiguées”. On descend de 120 km/h à 80, puis à 60. Aucun véhicule à l’horizon. On se demande même si on est encore sur une route officielle.
Soudain, une voiture de police nous dépasse. Plus loin, « surprise », ils nous arrêtent.
Pas d’excès de vitesse à craindre sur ce terrain lunaire. Contrôle en règle : papiers scannés, photographiés sous toutes les coutures et même de profil. Mais non, on ne s’est pas fait racketter. Ouf. On respire.
Quelques kilomètres plus loin, rencontre inattendue avec une journaliste locale. Appareil photo à la main, elle immortalise nos montures couvertes de poussière et nos visages mi-fiers, mi-fossiles. Direction les archives du folklore étranger à moteur.
Puis, on entre dans une portion qui rappelle les pistes du Pamir : graviers, sable, nids-de-poule et ornières en bonus. Problème : on n’a plus nos pneus à crampons. Résultat : 20 km/h, à l’aise, en mode contemplation. Pas grave, on est retraités, on a le temps. Un panneau explicite nous fait comprendre qu’il ne faut pas s’arrêter du fait de la présence d’ours. A la vitesse où nous roulons, c’est limite.
Enfin, nous arrivons à Kazan, souvent surnommée la « troisième capitale de Russie » après Moscou et Saint-Pétersbourg.
L’un de ses symboles les plus emblématiques est le Kremlin de Kazan, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. On y trouve, côte à côte, la majestueuse mosquée Qolşärif, l’une des plus grandes d’Europe, et la cathédrale de l’Annonciation, illustrant la coexistence pacifique entre l’islam et le christianisme orthodoxe.


Avons-nous réussi nos challenges du jour?
Contre toute attente : oui.
On a tenu le cap, gardé les yeux ouverts malgré la nuit blanche, et fait nos 600 kilomètres en 10 heures. Une belle moyenne, compte tenu des péripéties.











































