Aujourd’hui, je ressens le besoin de me séparer de l’effervescence quotidienne pour retrouver ma singularité, mon libre arbitre. Pour que le brouhaha fasse place au silence. Que la raison se substitue au résonnement. Vivre en société est un acte de foi qui demande des sacrifices. En vieillissant, j’ai de plus en plus de difficulté à supporter la présence continue des autres. J’ai besoin d’intimité. De me plonger dans mes soliloques intérieurs. Je ne sais pas si je deviens un ours — je l’ai toujours été un peu, je crois, bien que je sois un animal éminemment social —, mais je m’irrite facilement de l’inconduite des gens. Et, à cet égard, les voyages en groupe sont révélateurs. Toujours est-il que ce trip en solo me fera le plus grand bien.
27.06/04.07.2019 2500km
A peine arrivé de mon petit tour en Ardèche voilà que je repars déjà! Les Dolomites me paraissent être un terrain de jeux suffisamment grand pour m’occuper agréablement pendant une semaine au moins. Aller à la rencontre de ces italiens parlant pour la plupart d’entre eux l’allemand, me fait sourire. Outre le plaisir de pouvoir rouler sur des routes de montagne, la perspective de franchir de nombreux col me séduit tout au tant.
Pour se rendre en Italie nul n’est obligé de prendre le chemin le plus court. Je remonte la haute vallée de Conches pour franchir mon premier col, le Grimsel. Ouverte en 1894, cette route de montagne serpente de Gletsch à Meiringen, entre des formations rocheuses en granit, des glaciers et des barrages. Au contraire de ses semblables, le col du Grimsel est desservi par une route qui ne présente aucune difficulté. Le paysage est pourtant tout aussi impressionnant que celui des autres cols, avec des panoramas différents à chaque virage. Au sommet du col se trouve le Totensee, un lac qui tire son nom de l’époque des guerres napoléoniennes.
Au fur et à mesure que je rejoins la plaine, je sens les freins qui faiblissent, au point où à un certain moment, je dois “pomper” pour avoir un quelconque effet. Je gamberge dans ma tête, ces freins me préoccupent vraiment et je ne me sens pas “libre”… Arrivé à la hauteur du col Aecherli, je consulte mon gps pour constater qu’un garage BMW n’est pas bien loin. Je décide de m’y rendre. C’est la pause de midi, j’ai donc du temps et je serai rassuré pour poursuivre mon périple. Je retourne sur ma trace. A mesure que je descends sur la plaine, la température devient suffocante et c’est en nage que je rejoins le garage. Seulement voilà, ils ne réparent que des voitures… je suis donc dirigé vers Ebnet, où se trouve un autre garage s’occupant lui exclusivement des motos.
J’enquille vers Sarnen et le Glaubenberg. Une heure plus tard, je suis arrivé et trente minutes après je reprends la route. Soulagé, mon voyage peut enfin commencé. Direction Beckenried où un ferry me permet de traverser rapidement le lac des Quatre-Cantons. Je suis au cœur de la Suisse centrale, dans la patrie de Guillaume Tell.
La montée au col d’Ibergeregg s’effectue sur une étroite route d’alpage. Il se fait tard et je suis fatigué. La chaleur de la journée a eu raison de ma motivation du jour. Je décide de bivouaquer à la hauteur du col. La température est plus qu’agréable, j’étends mon sac de couchage non loin d’une petite chapelle.
La veille, ayant souffert de la chaleur, je me lève tôt. Le soleil n’a pas encore pointé le bout de son nez que mes affaires sont déjà accrochées sur la moto. Je profite une dernière fois du calme de l’endroit. Le jour se lève…
… les couleurs sont magnifiques. Tout s’inscrit dans la nuance. Les créations d’un lever du jour sont à l’image de cet environnement frais et aéré, favorisant des tons clairs, du violet pur aux multiples nuances de rose, de crème et de pastel.
Je m’autorise une courte halte pour visiter l’abbaye d’Einsiedeln.
Les rues ne sont pas encore encombrée du flot de badauds venus en visite. Quelques pèlerins prient pieusement agenouillés. Je n’ose troubler leur quiétude par quelques photos volées. Je m’en vais en silence poursuivre ma route. Avant de rejoindre le canton des Grisons, il me faut encore franchir l’Hemberg, le Bächli, le Schönau et le Schwägalp.
Un immense “champignon” semble accueillir les visiteurs à l’entrée de Davos. En terme de champignon, je ne pense pas qu’il soit le plus économique… peut-être le plus indigeste!
Au Stelvio à la frontière italienne, l’accueil se fait avec des saucisses grillées, de quoi satisfaire l’appétit du motard de base. La route, telle un ruban de soie, lézarde le flanc de la montagne. Il s’y déroule une vraie foire d’empoigne où se mêlent cyclistes, camping-cars, voitures et motos. Il semble que tous veulent arriver en même temps au sommet. Dans se tumulte de véhicule, il n’y aura pourtant pas de vainqueur. Seul ceux qui auront pris le temps d’admirer le paysage en ressortiront grandi.
Fuyant cette cohue humaine, je m’accorde une pause le long de la Trafoi. Sa fraicheur est bienfaisante et m’invite à la sieste. La rivière a pris ses aises, elle occupe maintenant plus que son lit originel. Les prés transformés en un vaste lac enserre le cours de la rivière qui reprend, plus bas, sa course tonitruante dans un chaos de blocs rocheux.
Le petit village de Malles m’héberge pour la nuit. Bourgade fort sympathique, qui toutefois peut se montrer très bruyante au lever du soleil. Au petit matin, je suis réveillé par sept explosions. Ce n’était qu’une tradition locale annonçant la fin de la première nuit d’un couple de villageois fraichement mariés.
Ce matin, je me dirige vers l’Autriche. Partout autour de moi, les paysans sont occupés à rentrer les foins. Les prés fraichement tondus donnent au paysage un aspect lisse et propret.
S’il existe bien un endroit en Italie qui semble abandonné de l’homme, c’est sûrement le lac de Resia. En ce lieu existait jusqu’à la moitié du 20ème siècle un village résonnant au nom de Graun. Avant l’instauration d’un barrage hydraulique en juillet 1950, deux petits lacs se juxtaposaient; mais lors de la montée des eaux pour réunir les deux lacs en question, le village de Graun fut entièrement englouti. 170 maisons, 120 exploitations agricoles, écoles, granges, tout fut rapidement sous les eaux.
Certes, les habitants avaient été prévenus: chacun avait emporté dans un camion le maximum de ses affaires et s’était préparé à évacuer les lieux pour être relogé ailleurs. Le dernier dimanche de juillet 1950, les cloches sonnèrent pour une dernière fois comme pour faire ses adieux aux paroissiens. Les cloches furent retirées par la suite et l’on décida alors de faire exploser l’église mais elle ne s’écroula pas, elle résista. Aujourd’hui, le clocher résiste encore puisque c’est l’unique édifice que l’on peut voir à la surface du lac.
Après un court passage en Autriche, je retourne vers l’Italie par le Passo Rombo. La route pour y accéder est payante.
Quatre cols plus loin, je plante ma tente au camping proche de Niederrasen. Demain, je serai au cœur des Dolomites.
Après une longue journée de route et une nuit réparatrice, voilà que j’ouvre les yeux sur un monde de pierre. D’incroyables pics en dents de scie apparaissent au fur et à mesure que j’évolue parmi d’extraordinaires paysages de montagnes. La ‘Grande strada delle Dolomiti’ passe par les emblématiques plateaux et pics gris mais aussi des collines boisées et des vertes vallées. L’association de ces deux couleurs crée des contrastes spectaculaires.
En partant de Canazei, je prend la route sinueuse et escarpée qui mène au col Pordoi avec sa vue imprenable sur les montagnes Marmolada, Rosengarten et Sassolungo. La route pour aller à Arabba est idéale pour les fans de conduite avec plus de 75 virages en épingle. Ensuite, je poursuis par le col de Falzarego et je traverse une vallée décorée de nombreux pins jusqu’à Cortina d’Ampezzo. Les paysages semblent ne pas y avoir changé depuis des centaines voire des milliers d’années.
Je me rends compte qu’en roulant seul, je fais beaucoup de kilomètres en une journée. J’aurais aimer grimper au sommet d’un de ces pics rocheux, pouvoir profiter de la vue, me mettre au rythme de la montagne, laisser mon esprit être emporté par le vent… ce vent qui souffle et fait passer les nuages à toute vitesse dans le ciel. Je lève bien un peu les yeux pour les regarder faire la course entre eux en créant de grandes ombres mouvantes sur les versants des montagnes, mais je dois rester concentré sur le tracé de la route.
Pour la nuit, je trouve refuge dans un super hôtel caché en contrebas du village de Sauris Di Sopra. Dans le Tyrol du sud, la plupart des autochtones s’expriment en allemand, souvenir culturel de leur ancienne appartenance à l’Autriche. Danila, en vraie italienne, ne parle toujours pas l’allemand malgré le fait qu’elle vit dans le village depuis de nombreuses années.
Dans la soirée, je m’enquière de l’état de la route pour ma prochaine étape. J’ai lu sur un site que pour rendre visite à la Madonna Della Difesa, il fallait suivre une route non revêtue, la sp465. Mauvaise nouvelle, la route s’est effondrée et n’est plus praticable.
Continuer ou faire demi-tour. Divisé entre envie d’en voir plus et prendre en compte la réalité du moment. Trouver un juste milieu entre douce folie et sagesse de vieux singe. Au final, je laisse le singe faire la grimace et je modifie mon parcours.
Je continue sur la route étroite jusqu’au lac Sauris alimenté par une source et connu pour ses multiples nuances de vert ou de bleu dues à la clarté de son eau. Ici la nature absorbe le voyageur, les sonnailles des brebis entonnent une mélodie apaisante et les marmottes chantent leur joie de vivre. Les lumières magnifiques, merveilleusement dorées, enveloppent la montagne. Les Dolomites ne sont pas seulement de formidables paysages dans un monde qui ne serait que minéral. Les Dolomites ce sont aussi des forêts de sapins, de mélèzes, des lacs et des cours d’eau.
Et c’est encore, des personnes qui vivent dans un environnement rural mis en valeur au quotidien.
Pour découvrir les Dolomites et les routes qui parcourent ce massif alpin, le mieux serait d’y aller hors saison, l’automne par exemple. Heureusement pour moi, nous sommes tout début juillet et les vacanciers non pas encore pris les routes d’assaut. Cependant, je remarque rapidement que certains motards, persuadés que l’ensemble de la route leur appartient, sortent très à gauche dans les courbes. La prudence est donc de mise et dès que je vois deux motards décérébrés qui se poursuivent, je m’attends à voir les suivants empièter largement la bande centrale, lorsqu’elle est présente. Mais comme tout paradis se mérite, celui-ci s’adresse à des motards expérimentés, lesquels viennent de toute l’Europe se mesurer à ces routes de rêves. Porte d’entrée vers des objectifs dépassant les 3000 mètres d’altitude, ce beau lieu à la façade bucolique peut rapidement devenir un grand circuit alpin pour les motards qui carburent à la testosterone désinhibée, et c’est bien là le problème.
Vigo di Fassa sera mon point d’encrage pour deux jours. Connectée à d’autres vallées et sertie parmi les falaises, celle qui traverse le Val di Fasso représente l’une des routes les plus extraordinaires en ce qui concerne le paysage. Elle permet de sionner à travers de nombreux cols avoisinant des sommets mythiques.
Nuages bas de plafond, sommets évanouis dans la grisaille matinale, le spectacle au réveil n’est guère à la hauteur de ce que la météo nous avait laissé espérer la veille. Me voici seul au monde, entouré par les parois démesurément minérales. La pente ne s’adoucit guère en franchissant le col di Giau. L’ambiance est glaciale mais magnifique. La bonne nouvelle, c’est que le plafond nuageux a pris de l’altitude, révélant le paysage jusqu’aux environs de 3000 mètres.
Les Dolomites sont aux Alpes ce que le rideau est au théâtre, un mystère pourpre et vertical masquant de son intensité le reste de la scène alpine. Dès lors, on ne s’étonne pas qu’elles aient vu naître les plus grands alpinistes, Walter Bonatti et Reinhold Messner. Naître dans ces montagnes ne fait certes pas de vous un alpiniste mais assurément un esthète. C’est parois gigantesques ne culminent qu’à peine à plus de 3 300 mètres, mais leurs falaises d’une incroyable verticalité les font sembler titanesques.
Echancrure sauvage émergeante brutalement, les Torri del Sella sont l’une des expressions remarquables de ce que les Dolomites peut avoir de plus beau.
Le soleil joue avec les textures de la roche et exalte les montagnes, véritable sculpture de verticalité. Ensuite, en regardant mieux, les détails se révèlent et l’observateur, déjà admiratif, remarque combien elles sont ciselées, tours et clochetons de pierre ajoutant à la beauté du spectacle. Les phases crépusculaires les embellissent encore en les teintant d’une splendide couleur orangée…
La fin de journée est proche. Le soleil tutoie l’horizon à l’ouest, illuminant la montagne d’une ultime lueur enflammée.
Impossible de rater ces falaises déchiquetées qui ressemblent à une mâchoire usée. Des édifices en proie à de fréquents éboulements comme en témoignent les coulées de pierre s’étageant à leurs pieds, dans les pentes raides. Dans nul autre endroit l’érosion n’a autant joué les artistes qu’ici. “Ces dents de géant” explosent à perte de vue. Sous des sommets aux lignes dures dégringolent des vagues de pierriers qui tapissent intégralement le massif. La rocaille est souveraine et le randonneur devra apprendre à l’aimer pour prendre du plaisir à progresser jusqu’à leur sommet.
Tout eldorado digne de ce nom a ses portes d’entrée ou de sortie. Pour ma part, se sera celle de sortie, et quelle sortie… Dans les Dolomites les cols s’appellent pasos. Et c’est par le Paso di Gavia avec ses courbes exigües et ses pentes à 16 % comme pour le Paso di Stelvio que je souhaite rejoindre Bormio. Le GPS est là en support pour ne pas manquer le col préalablement défini sur la carte. Une petite route anodine qui s’échappe de celle, plus large et plus fréquentée, du Val Comanica. Il y a bien une signalisation furtive sur le bord de la route… un brin ambivalente.
Je l’ignore d’un coup de poignée de gaz. Peu de monde sur cette montée frénétique. Certes quelques vélos, une ou deux motos, mais rien de plus. Le col franchi, tout va bien… qu’elle était donc la signification de ce panneau sybilien? Ce n’est qu’une fois arrivée à Santa Catarina que je fus interpellé par deux agents de la sécurité. La route menant à Bormio est fermée depuis cet endroit! Il me restait dix minutes de route pour rejoindre ma destination finale. Joie, bonheur, me voilà reparti dans l’autre sens…
Le retour en Suisse passe par le col de la Bernina.
Ici les courbes douces s’effacent pour laisser apparaître des montagnes à l’allure altière et redoutable de la Diavolezza. Bienvenue en Suisse.
Dans le rétroviseur, j’aperçois encore les cols qui mon accompagné pour cette balade. Je distingue le Grimselpass, l’Acherlipass, le Glaubenberg, l’Ibergeregg, le Satteleggpass, l’Hembergpass, le Bächlipass, le Schönaupass, le Schwägalppass, le Wolfgangpass, le col de la Fluela, l’Offenpass, le col d’Umbrail, le passo Stelvio, le passo Rombo, le passo Giovo, le passo Pennes, le passo Furcia, le passo de Stalle, le passo Montecroce, le passo di Sant’antonio, le passo Ciampigotto, le passo Razzo, le passo Rioda, le passo Pura, le passo della Mauria, le passo Cibiana, le passo Duran, le passo Aurine, le passo Cereda, le passo Rolle, le passo Valles, le passo Valles, le passo St-Pellegrino, le passo Costalunga, le passo Nigra, le passo Toi, le passo Sella, le passo Prodoi, le passo Fedaia, le passo Giau, le passo Valparola, le passo di Falzarego, le passo Gardena, le passo Pramadiccio, le passo di Lavazé, le passo Mendola, le passo Gavia, le passo del Mortirolo, le passo Foscagno, le passo Eira, le passo Forcola di Livigno, le col de la Bernina, le col de l’Albula, le col de l’Oberalp, le col de la Furka et quelques autres….
une région magnifique, merveilleusement décrite et photographiée, juste envie d’y retourner 😉
Salut,
Belle virée que celle que tu viens de proposer.
Ce parcours est fort intéressant, toutefois, tu ne précises pas le nombre de kilomètres total effectués ni le temps final qu’a duré ton périple.
Tu as alterné camping et hôtel, les nuits ne sont pas trop fraîches en juillet ?
As-tu pu dormir sans réservations ?
Merci si possible de me communiquer ces informations là, je souhaite visiter prochainement cette région et tes informations me seront précieuses.
Bonne continuation à toi et encore bravo pour ton blog !
Pascal
Bonjour Pascal,
Merci pour tes commentaires. Mon trip a duré 9 jours pour 2500km (tu trouves ces informations sous la carte affichée). Effectivement, j’ai alterné camping et hôtels. Pour les hôtels, je n’ai fait aucune réservation, mais c’était au début du mois de juillet et je voyageais seul. Et je ne me suis pas arrêté dans les stations trop touristiques que j’ai tendance à fuir… Pour le camping, les nuits n’étaient pas fraiches du tout. Parfois, je n’ai même pas pris la peine de monter la tente. N’hésite pas à me recontacter si tu as besoin de plus d’informations. Bon trip à toi. GY